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Henri Proglio au Club Delville | Compte-rendu

Jeudi 29 septembre, Henri Proglio, ex-PDG de Veolia Environnement et EDF, est intervenu au petit-déjeuner du Club Delville.
Éminent spécialiste des problématiques énergétiques et environnementales en tant qu’ancien PDG de Véolia Environnement et d’EDF, Henri Proglio était appelé à plancher, en cette rentrée, devant le Club Delville sur l’existence ou non d’une Europe de l’Energie.

Son premier constat n’est guère encourageant : affaiblissement des leaders énergétiques européens, déstabilisation de la filière nucléaire et apparition de bulles spéculatives dans les énergies renouvelables. « Les signaux contradictoires envoyés au marché ne permettent pas aux investisseurs et aux industriels d’investir, sauf dans le renouvelable lourdement subventionné », analyse Henri Proglio. A cela s’ajoutent la divergence des pays quant à leurs choix de moyens de production, les risques de sécurité énergétique dus aux insuffisantes interconnexions électriques entre pays ainsi que dans le gaz (principalement à l’est pour ce dernier) et enfin l’existence de surcapacités importantes qui pèsent sur le prix des marchés de gros électriques dans un contexte de prix du pétrole et du charbon durablement bas.

Second constat soulevé par l’ancien PDG d’EDF, les perspectives de croissance démographiques européennes étant faibles (à peine 2% d’ici 2030), la demande en énergie est appelée, mécaniquement, à baisser. « Pas de quoi s’inquiéter outre-mesure car les choses bougeront avec la croissance des pays d’Europe orientale et centrale, le déclassement de vieilles capacités et l’apparition de moyens de production décentralisés et de nouvelles capacités comme c’est déjà le cas en Pologne ou au Royaume-Uni », rassure Henri Proglio qui rappelle que ces derniers mois, les marchés ont sanctionné en Bourse les grands producteurs d’électricité en raison des faibles perspectives de croissance et de rentabilité, tout en s’inquiétant de l’exposition de ces opérateurs au nucléaire et aux enjeux de coûts et délais de ces chantiers. « Même si l’énergie renouvelable et verte a la faveur de ces marchés, l’Europe ne pourra assurer son indépendance énergétique à long terme et la croissance de sa filière qu’à condition de résoudre les problèmes de sécurité, d’emploi des filières, de compétitivité industrielle et d’innovation technologique. Ceci inclut, bien entendu, les énergies renouvelables à condition que ces dernières n’entrent pas dans une guerre stérile contre le nucléaire ou contre des moyens de production plus conventionnels », avertit Henri Proglio. Pour ce dernier, la tentative, louable, de l’Europe, depuis le début des années 90 de sécuriser son indépendance énergétique et de diminuer les émissions de gaz à effet de serre, s’est traduite par un échec.

Pourquoi ? Parce que les projections sur lesquelles cette architecture européenne de l’énergie avait été bâtie étaient erronées. Le prix du baril de pétrole qui devait logiquement augmenter a atteint son plus bas niveau depuis 2003 (il se situe actuellement autour de 40 € le baril). Le prix du charbon, quant à lui, qui devait aussi repartir à la hausse a perdu 30% du fait de l’arrivée des gaz de schiste américains, avec pour conséquence qu’il est désormais moins onéreux de faire tourner des centrales à charbon plutôt que d’utiliser des centrales à gaz. Enfin, selon Henri Proglio, l’ambitieuse politique européenne du carbone se solde, aujourd’hui, par un échec retentissant avec une absence de visibilité sur les prix du CO2. Dans le même temps, explique Henri Proglio, on a, à marche forcée, intégré massivement des capacités de production d’énergies renouvelables hautement subventionnées en dehors de toute logique de marché. « Or, cette intégration est intervenue dans un contexte de baisse globale de la demande, du fait de la fermeture de nombre d’industries lourdes et de l’amélioration de l’efficacité énergétique » pointe Henri Proglio. Ces éléments combinés ont engendré une surcapacité de production, à l’image de l’Allemagne dont la capacité installée d’énergie éolienne et solaire y est supérieure à la demande moyenne (65 GW) pendant les périodes de grand vent ou de fort ensoleillement et poussent les prix de gros et la production d’électricité conventionnelle à la baisse alors que le reste du temps cette dernière demeure indispensable.

Conséquences : la dépendance énergétique de l’Europe s’est accrue vis-à-vis des besoins en énergie fossile et les émissions de CO2 sont reparties à la hausse dans de nombreux pays (Allemagne, Danemark, Portugal). Par ailleurs, l’électricité est devenue 2 fois plus chère en Europe par rapport aux Etats-Unis ou à la Chine, les marges, donc les capacités d’investissement de la plupart des grands énergéticiens s’étant considérablement détériorées tandis que le prix pour le consommateur s’est envolé : +30% en moyenne depuis 2008, +50% en Allemagne et en Espagne. Selon Henri Proglio, l’échec de la politique énergétique européenne est patent. « Les mauvaises prévisions et un certain aveuglement idéologique ont relancé la consommation d’énergies fossiles, notamment le charbon, ce qui est mauvais pour le climat. L’échec est également industriel car les grands électriciens historiques souffrent alors que les nouveaux acteurs (ex : la filière du photovoltaïque) ne sont pas vraiment consolidés. L’échec est également avéré en matière de sécurité et d’indépendance énergétique car l’Union Européenne est trop dépendante de ses importations. Enfin, il s’agit d’un échec social car le prix au détail augmente en même temps que la précarité énergétique tandis que par ailleurs, la promesse de l’emploi vert n’est pas tenue » note Henri Proglio. Au niveau mondial, la Chine est devenue un acteur global qui vend désormais sa technologie (solaire, nucléaire) et qui devient donc un sérieux concurrent pour l’Union Européenne. Par ailleurs, les problèmes géopolitiques avec la Russie placent le secteur du gaz sous forte tension. Autre handicap pour le vieux continent, ses membres possèdent bien souvent des politiques énergétiques aux intérêts divergents du fait de la diversité de leurs situations. Quoi de commun entre la France et la Pologne dont 90% de l’électricité produite provient du charbon ?

L’avenir ? Selon Henri Proglio, l’énergie étant une industrie de long terme (ex : le cycle de vie d’une centrale nucléaire est de 100 ans), il est impératif de prendre des décisions d’investissement sans maitriser pour autant l’ensemble des paramètres. Par ailleurs, pour des raisons de sécurité l’Europe doit diversifier ses sources d’énergies et d’approvisionnement tout en renforçant ses réseaux et ses interconnexions afin de favoriser un bon fonctionnement du marché. « L’Europe ne s’en sortira que si elle produit un effort colossal en matière de recherche et de développement qui la placera au même niveau que ses partenaires et compétiteurs », analyse Henri Proglio. « L’Europe doit redynamiser et structurer le marché du carbone afin que ce dernier atteigne une valeur permettant aux industriels d’investir dans des productions décarbonnées. Enfin, il faut nouer ou renouer les fils du dialogue avec la Chine ou la Russie qui sont et resteront des acteurs sans lesquels aucune solution durable ne sera trouvée en matière d’énergie au niveau mondial ».

En savoir plus sur le Club Delville

Henri Proglio

  • Né en 1949 à Antibes
  • 1971 : Diplômé d’HEC
  • 1990 : PDG de la CGEA
  • 2000 : PDG de Vivendi Environnement (futur Veolia Environnement)
  • 2009 : PDG d’EDF
  • Depuis 2014 : Consultant international et administrateur de sociétés